Colloque scientifique

Comment lutter contre le racisme dans le football professionnel (compte rendu)



Le 20 mars 2021, le CEDEM et le Standard de Liège s'associaient pour organiser un colloque en ligne autour de la thématique du racisme dans le monde du football. Chercheurs, sportifs, dirigeants et politiques, ont pu s'exprimer tout a long de cette journée afin de réfléchir aux moyens à mettre en oeuvre pour lutter contre ce fléau social. Compte rendu.

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u début du mois de mars 2021, l’Union Royale Belge des Sociétés de Football Association (URBSFA) lançait en collaboration avec l’Association des Clubs Francophones de Football (ACFF) et Voetbal Vlaanderen, son pendant néerlandophone, un nouveau plan de lutte contre les discriminations (basées sur la couleur de peau, la religion mais aussi le sexe, les orientations sexuelles et les différentes formes de handicap) et le racisme. Ce plan est intitulé Come Together. Le 20 mars de la même année, le Standard de Liège et le Centre d’Études de l’Ethnicité et des Migrations de l’Université de Liège (CEDEM) organisaient un colloque international en ligne sur les moyens de lutter contre le racisme dans le football professionnel. La présente note reprend les principaux éléments de réflexion qui ont été discutés lors de cet événement.

Un événement qui a donné lieu à un reportage  au sein de l'Académie Robert Louis-Dreyfus du Standard de Liège.

Colloque

Voir ou revoir le colloque et les interventions de chercheurs, dirigeants politiques, autorités et joueurs de football.

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Compte rendu

Les quatre dimensions du racisme dans le football [1]

Par Marco Martiniello, Sociogue, Directeur de recherches FNRS et directeur du CEDEM (ULiège)

Si le racisme est bien présent dans le monde du football, c’est parce qu’il est bien présent dans la société au sens large et pas l’inverse. Si les pratiques antiracistes existent bel et bien dans le monde du football, c’est parce qu’elles existent dans l’ensemble de la société, et pas l’inverse.

Par ailleurs, lorsqu’on évoque le racisme dans le football professionnel, on se focalise généralement sur les agressions verbales et parfois physiques que subissent des joueurs africains et d’origine africaine, soit de la part des supporters, soit de la part d’autres joueurs, comme dans l’affrontement récent entre Zlatan Ibrahimovic et Romelu Lukaku. On pourrait présenter un florilège d’insultes et de chants racistes et antisémites que l’on pouvait entendre dans les stades avant la crise sanitaire. On pourrait évoquer les jets de bananes à certains joueurs africains et les cris de singes qui leur sont adressés. Mais ces faits avérés, dont certains sont d’ailleurs encore trop souvent considérés comme l’expression d’un folklore footballistique, et donc tolérés, ne couvrent qu’une partie, la plus visible, de l’espace du racisme dans le football professionnel.

On peut mentionner trois autres dimensions du racisme qui sont présentes tant dans le monde du football professionnel que dans la société en général : les préjugés raciaux, les idéologies raciales et enfin, un racisme plus structurel et institutionnel. Les préjugés raciaux sont nombreux chez certains supporters mais aussi chez des joueurs, entraîneurs, arbitres, dirigeants de clubs ou de fédérations. Ainsi, les joueurs africains et d’origine africaine sont parfois perçus comme moins disciplinés, incapables de respecter les horaires, moins aptes intellectuellement à comprendre et absorber les principes tactiques complexes. Les joueurs arabes sont quant à eux parfois perçus comme étant particulièrement agressifs sur le terrain et susceptibles. Les joueurs italiens seraient des comédiens, etc. Les préjugés de ce type sont loin d’avoir disparu. On peut se demander jusqu’où ils expliquent parfois le comportement des arbitres et des dirigeants à l’égard des joueurs africains, d’origine africaine et arabe notamment.

Ils peuvent être reliés à une idéologie raciste intériorisée depuis des siècles et renforcée par le colonialisme. Toutes les idéologies racistes sont basées sur l’idée que l’humanité est divisée en groupes biologiques et/ou culturels – qu’on appelle les « races » – qui reproduisent leurs caractéristiques spécifiques de génération en génération. De plus, dans l’histoire, cette idéologie a souvent placé la « race » dite blanche au sommet d’une hiérarchie raciale et affirmé sa supériorité par rapport aux autres « races ». Ainsi, elle a servi à justifier et à légitimer l’esclavage, l’apartheid, le colonialisme et sa prétendue mission civilisatrice. Elle reste présente tant dans la société en général que dans le football, même si évidemment, elle y fait aussi l’objet d’un rejet vigoureux.

Enfin, comme dans la société, le racisme dans le football professionnel présente aussi une dimension structurelle et institutionnelle. Ainsi, il est encore trop souvent considéré comme normal que la place des personnes racisées dans le football soit quasi exclusivement sur le terrain en tant que joueurs. En Belgique, on compte 3 entraîneurs d’origine africaine sur les 18 clubs de D1A et aucun arbitre. Quant à l’URBSFA et à la Pro League, elles restent encore très largement blanches et masculines en dépit de certaines nominations récentes à des postes visibles de personnes issues d’autres groupes. Par ailleurs, les modalités de recrutement des jeunes joueurs en Afrique pourrait aussi faire l’objet de plus d’études sous le prisme du racisme. Jusqu’il n’y a pas si longtemps, l’organisation des transferts de très jeunes joueurs africains vers l’Europe avait beaucoup de points communs avec la traite des êtres humains. Certains managers n’hésitaient en effet pas à faire venir des jeunes joueurs d’Afrique en leur promettant monts et merveilles. Par la suite, la majorité d’entre eux se retrouvaient sans statut et sans papiers en Europe loin du vedettariat rêvé dans un grand club. Enfin, au niveau international, la construction des stades pour la Coupe du monde au Qatar, qui a déjà entraîné la mort de plus de 6.500 ouvriers immigrés, montre une autre facette du racisme dans le football professionnel. On n’hésite pas à sacrifier la vie de milliers de travailleurs immigrés asiatiques et africains réduits à une forme moderne d’esclavage pour la préparation d’un événement plus géopolitique et commercial que simplement sportif.

Lutter contre le racisme dans le football professionnel nécessiterait donc de se situer à quatre niveaux : les agressions verbales et physiques à caractère raciste, les préjugés raciaux, les idéologies raciales et enfin, le racisme structurel et institutionnel. Cette lutte nécessite l’utilisation d’instruments divers (juridique, pédagogique, gouvernance, etc.) adaptés à chacune des quatre dimensions du racisme.


Que font et que peuvent faire les autorités du football et les clubs ?

Par Mattias De Backer, sociologue au CEDEM (ULiège)

Ont participé à ce panel, Peter Bossaert (RBFA), Stijn Van Bever (Pro League) Julien Van belle (Cellule Football du Ministère de l’Intérieur) et Christian Hannon (Standard de Liège)

Que pouvons-nous dire de l'évolution du racisme dans le football professionnel en Belgique ?

D'un côté, nous pourrions dire qu'il n'y a peut-être pas d'évolution significative. 70% des arbitres ont été confrontés au racisme ces dernières années. D'autre part, il est possible que les formes les plus dures de racisme aient peut-être quitté le football. L'évolution la plus importante est que le racisme est remarqué et puni. Les incidents sont poursuivis.

Il est important que les "ultras", les groupes de supporters les plus durs, soient explicitement antiracistes. Et il y a un avantage si le public est très diversifié, comme celui du Standard. L'autorégulation de l'audience est très importante.

Quels outils sont actuellement disponibles au sein de la fédération belge de football ? Il existe un nouveau plan d'action, basé sur 5 piliers : (1) un responsable de la diversité et un conseil de la diversité, (2) une nouvelle politique pour améliorer la diversité dans la hiérarchie de la fédération. Ceci inclut deux nouveaux sièges au conseil pour des membres indépendants, (3) la même chose vaut pour les commissions disciplinaires, (4) améliorer la formation du personnel des clubs de football professionnels, (5) un nouveau plan de communication "come together". En outre, il existe une sixième priorité, qui consiste à mettre en place une chambre disciplinaire nationale pour tous les niveaux (un magistrat, deux experts en matière de diversité).

Quels outils sont actuellement disponibles dans la ligue pro belge ? La ligue pro n'a pas de pouvoir disciplinaire. Elle peut discuter avec les clubs sur une base volontaire. Elle continue à dire à chaque club qu'il doit s'exprimer explicitement contre le racisme de ses propres supporters. Il est également demandé aux clubs d'installer une culture de la diversité dans leurs propres rangs. Mais cette évolution est très lente, il faut le reconnaître.

Que se passe-t-il lorsqu'un événement raciste a lieu dans un stade belge ? Cela dépend de qui constate ce qui se passe, car il y a aussi des policiers dans et autour du stade. Ils ont leur propre procédure juridique. Pour la sanction administrative par les instances du football, il y a un formulaire et une procédure spécifiques. Il peut y avoir une troisième procédure, parce qu'il existe un règlement sur le comportement dans le stade, qui peut faire l'objet d'une action civile du club de football contre un supporter.

Est-il possible d'éradiquer le racisme du football ? Le football est capable de faire bouger les choses. Il possède un levier social. Il faut que tous les acteurs prennent leur responsabilité. Le football professionnel inspire les jeunes. Il a donc une fonction pédagogique importante. Il est de notre responsabilité de faire tout ce que nous pouvons.

Comment distinguer les chants provocateurs et racistes dans un stade ? Et qui s'en charge ? Il existe des définitions claires au niveau de l'UEFA. Il y a une énorme différence entre un chant qui se moque d'un club et un chant qui se moque d'une communauté ou d'un individu. Un supporter qui a l'impression que son existence est rejetée, c'est là que nous devons fixer la limite.

Quelles sont les priorités les plus importantes pour l'avenir proche ? Nous avons besoin d'une collaboration intense entre les bourgmestres, le parquet, la police et les clubs. C'est possible à mettre en place. Des clubs anglais ont réussi à éradiquer. Il faut travailler selon trois axes : sensibiliser, encourager, sanctionner. La lutte contre le racisme doit être quotidienne.


Que fait la société civile ?

Par Eric Florence, sociologue à l'Institut de Recherches en Sciences Sociales (ULiège)

Une première série de questions porte sur comment les différents intervenants ont perçu l’évolution de la question du racisme dans le football. Mbo Mpenza entame la discussion en relatant son expérience du racisme en tant que joueur. Il explique qu’alors que pouvoir jouer en première division avait toujours été son rêve le plus cher, à l’occasion d’un de son premier match en déplacement, à Courtrai en 1995, il entend des cris de singe à son égard lors de son premier contact avec le ballon. Il explique combien cela l’a profondément choqué : « Quand j’ai entendu ces cris, ça a été un choc terrible ! je me suis demandé ‘Je fais quoi là ?’ ». C’est sa passion pour ce sport qui l’a poussé à persévérer et à montrer combien ces attitudes racistes étaient illégitimes et inacceptables.

Sur la question des changements en matière de racisme dans le football, Mbo Mpenza souligne, à l’unisson avec les autres participants au débat/panel, que bien qu’une prise de conscience ait eu lieu quant à la gravité de ce phénomène dans le monde du football, un long chemin reste à parcourir afin de lutter efficacement contre les pratiques de racisme dans ce milieu. Selon lui, dans les années 1990, les actes de racisme étaient banalisés et le fait qu’à présent des rencontres puissent être interrompues pour des faits de racisme est en soi un signe évident de cette évolution.

Mais l’ancien joueur insiste encore sur le fait que changer les mentalités demeure éminemment difficile. Il est rejoint sur ce constat notamment par Nicolas Sonvaux, responsable des Ultras Infernos, qui souligne quant à lui l’hypocrisie de certaines institutions en matière de lutte contre le racisme dans le milieu du football. Il attire l’attention sur le caractère souvent nettement trop peu sévère des sanctions prises dans les cas de racisme, voire d’homophobie ou de sexisme dans les stades, notamment dans le chef des instances de la Fédération belge de football ou encore de l’UEFA. Dans le même ordre d’idée, Mbeye Leye, actuel entraineur du Standard, estime que la sévérité des sanctions devrait également être financière par rapport aux actes racistes dans le sport. Pour M. Sonvaux, il faut aller au-delà des campagnes de sensibilisation déjà menées et « ne rien laisser passer ». Il est rejoint sur ce constat par Mario Bronckaerts (Président de la Famille des Rouches) qui explique qu’il lui semble qu’en cette matière on pratique au niveau des instances officielles le « deux poids, deux mesures » et qu’il serait nécessaire d’établir des normes en matière de lutte contre les comportements racistes. Il souligne également les dimensions communautaires présentes dans les stades en matière de comportements condamnables (le cas notamment de tifos ou de chants dénigrants visant spécifiquement les Wallons). Thierry Witsel, qui vient de lancer l’association Stop Racism in Sport, précise combien les médias et en particulier aujourd’hui les réseaux sociaux jouent un rôle non seulement d’amplificateur des pratiques racistes, mais également potentiellement de moyen de sensibilisation et d’aide à la prise de conscience.

La discussion se poursuit ensuite autour de la question de l’implication et des actions au niveau de la lutte contre les pratiques racistes dans le football et plus largement dans le monde du sport. Thierry Witsel souligne la nécessité de responsabiliser les clubs dans la lutte contre le racisme. L’ensemble des participants à la discussion souligne ainsi le rôle central de l’éducation afin de lutter efficacement contre le racisme dans le sport. Cette dimension d’éducation doit intervenir à différents niveaux : parents, joueurs, supporters, stewards, enfants dès l’école primaire, etc. Il est souhaitable, affirment en cœur plusieurs participants, que les clubs soutiennent plus résolument les actions de lutte contre le racisme. Cette question de l’éducation est clairement liée à celle de valeurs que doivent incarner les sportifs de haut niveau. Il y a là une dimension d’exemplarité très importante qui peut avoir un effet sur l’efficacité des actions menées, le sport et les sportifs professionnels pouvant servir de moyen de visibiliser des messages positifs selon Mbo Mpenza. Il s’agit également de développer davantage les actions visant le sport amateur.

On soulignera la diversité des registres d’action menés par les différents orateurs du panel : de nature sportive ou ludique ; du domaine de l’organisation de forums de réflexion et de création artistique/culturelle ; actions sociales parfois même menées en coopération avec des associations d’autres pays.  Les participants au panel partagent l’idée du nécessaire ancrage de ces actions dans la société, de même que de l’ancrage du football au sein de la société plus largement. Sur ce plan, Mbeye Leye souligne le fait qu’à certains égards le « terrain est en avance sur la société de par sa plus grande représentation de la diversité réelle de la société » par rapport à des institutions politiques et aux structures de pouvoir de la société (médias, sport, politique, etc.). L’actuel entraineur du Standard de Liège souligne également le rôle crucial des décideurs politiques sur le plan du soutien aux actions menées par les différents acteurs.

Sur le plan d’actions concrètes au niveau des associations, les actions suivantes ont été décrites par leurs initiateurs. Salmon Atkan, responsable de l’asbl Fan Coaching, insiste sur le fait que dans les projets développés au sein du Fan Coaching, il y a une dimension très importante de participation des supporters. Il s’agit donc de projets « de et avec les supporters ». Parmi l’ensemble des actions menées par le Fan Coaching, on notera une forte dimension sociale qui dépasse le football pour s’ancrer littéralement dans la société dans un souci de soutien aux populations fragiles, par du soutien scolaire notamment. Mbo Mpenza explique l’initiative du challenge amateurs qu’il a lancée et dont la philosophie est basée sur la connaissance de l’autre et de valeurs liées au respect. Il souligne le besoin de travailler de concert avec l’ensemble des institutions officielles. Avec l’association Stop Racism in Sport inaugurée la veille du colloque, Thierry Witsel insiste sur la dimension nationale de son initiative. Inclusion et solidarité sont deux valeurs clés de ce projet entendant agir à plusieurs niveaux (parents, clubs, joueurs, etc.). Nicolas Sonvaux met quant à lui l’accent sur la vigilance à nourrir envers les actes racistes et sur la nécessité d’agir au sein de la société. Il insiste notamment sur la dimension transnationale de certaines actions, comme l’initiative « Alerta » lancée par un club de division 2 allemande et à laquelle les Ultras Infernos participent.


Conclusion

Bruno Venanzi, Président du Standard de Liège

Bruno Venanzi insiste sur le fait que « les choses commencent à bouger », notamment au niveau de l’Union belge, même s’il reconnait qu’il reste encore beaucoup à faire. Certaines décisions en matière de sanctions devraient selon lui venir du niveau politique. Il termine en soulignant le fait que dans le football, sur le terrain du moins, les origines des joueurs ne comptent pas et que sur ce plan le football est probablement en avance sur la société.


[1] Ce paragraphe reprend une partie de la chronique de l’auteur publié dans Le Soir le 13 mars 2021

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